"Lis tes ratures", l'atelier d'écriture de Plan de Cuques vient s'inspirer à l'atelier
Avril 2009
DELIRES D’ ARTISTE
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Jeudi 8 Avril 2009
Tu as posé pour moi. Avec réticence au début... même si tu te trouvais ridicule en jeune vierge effarouchée.
Ni jeune, ni vierge, te mettre nue, c’était plutôt te mettre à nu. Te déshabiller sans te désinhiber.
Que d’efforts couronnés d’épines ! Crucifixion de ta pudeur. Tes éclats de sein ou de cuisse. La tentation
de m’y jeter. Promesse d’un festin mammaire. Exquise esquisse du vertige. Mais, domestiqué par la toile,
je sentais le frisson du désir suspendu et le pinceau dansait, frémissant de plaisir.
Je n’ai peint ni tes bras, ni ton visage ambré. Griser le champ d’exploitation secrète. Je t’ai couverte
d’un glacis, allongeant ce corps paysage. Sans queue ni tête.
Vendredi 9 Avril 2009
Tu n’es plus là. L’image que j’ai fixée de toi paraît universelle. Pourtant tu as laissé ta marque.
Buste arrêté entre relâche et tension, flancs arrondis de femme violoncelle, un mamelon doré jusqu’à
la pointe du téton...auréole d’aréole... je sais bien qu’ils ne sont qu’à toi. Tu n’as prêté que leur reflet.
Dimanche 12 Avril 2009
Le tableau me regarde aveugle. Je touche et je retouche. Salis la lueur trop crue. Lave des ombres callipyges.
Douceur de la matière. Poitrine brune sans figure... ce masque d’amazone me fixe et me fascine.
Derrière, en latence, d’inavouables passions brûlent le rideau pourpre. Je m’engage alors sous d’ autres ciels,
hirsutes et moelleux, plein de pics et de courbes, délice infernalement rose que déroule un Styx printanier,
où vagit, machinal, l'ovale vaginal, conjurant le chaud par le froid, fondant le sucre amer de ton absence.
Latomies de l’atome. Impression de déjà vu, flore animale en suspension, quasi organique, voire orgasmique...
déjà explorée, cette mue d’acrylique et de soie, légère de silence incrédule, comme retournée à la vie à la
mort sous les doigts minutieux d’un peaussier démiurge... Odeur acidulée, élixir de jouvence, térébenthine
amniotique... je m’y baigne coeur et âme, distendant des contours de veineuse grossesse, de nerveuse grotesque,
de carne caverneuse, de cave variqueuse. Intime sensation d’abîmes et de toits, d’habiter tout en toi, d’être,
fermé à clef, ta bulle, ta portée, chair de ma chère ou foetus de paille, que tu fais renaître hors de ma portée.
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Jeudi 21 Mai 2009
Au royaume de Perséphone, cimaises longtemps restées vides. Pygmalion pleurait Galatée,
Orphée perdait son Eurydice. Soudain fugueuse, ta silhouette s’est détachée de son décor,
a retrouvé, s’articulant, son énergie majestueuse. Gracile, tu n’as eu qu’à sauter du cadre,
plonger sans nez pincer dans cette ébauche de débauches. Je ne suis plus seul à présent,
m’y étant égaré pour mieux te retrouver. Ta présence abolit trompe-l’œil et mirages.
Le dedans qui pend du dehors, le dehors qui sort du dedans, chaque chose reprend sa place.
Confirmation d’une vie nouvelle. Est-ce la fin de l’aventure ou son prochain commencement ?
Dimanche 31 Mai 2009
Ce matin, ils sont entrés dans l’atelier, ont fouillé partout, blasphémé dans toutes les langues...
Sont repartis bien alarmés en le croyant désert... Qu’on leur pardonne. Savent-ils seulement ce qu’ils font ?
Que vont-ils ébruiter ?
Pendue au clou, notre fenêtre n’était pour eux qu’un amas d’huile et de couleurs. Tout cela pourtant a un sens.
Qui peut l’entendre ? Quand viendra-t-on nous décrocher ?
Jean-Jacques MAREDI, le dimanche 3 Mai 2009
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Dimanche 12 avril 2009 :
Anniversaire de Maman et Pâques, cette année.
Nous sommes allées nous promener au bord de l’étang d’Allas-Bocage et comme le soir tombait,
on se serait cru devant Ys presque engloutie, signalée à nos regards craintifs par des méandres
de lave à la Lovecraft que le crépuscule gourmand ourlait de remous carminés impatients et sauriens.
Le cobalt de la rive, dévoré par d’obscures forêts dont les vestiges commençaient déjà à se calciner
en un camaïeu maladif, semblait prendre le large vers des vapeurs ultramarines. Je m’y suis un peu perdue .
Entre les becs céruléens, les langues d’acier et les crocs mentholés des plantes aquatiques, il m’a sauté à
l’esprit que je souffrais d’une laryngite m’empêchant totalement de parler depuis quelques jours.
Freud se serait réjoui (sans m’ouïr). Il m’eût sans doute expliqué que ce qui m’avait attirée ce jour-là,
vers ce paisible étang, en compagnie de ma mère, était en fait le besoin de me rapprocher de mon père,
au-delà de l’absence et de celle de sa voix (impossible échange désormais) car c’était lui qui m’avait
fait connaître l’endroit. Et que si j’avais tant de mal à m’exprimer (Freud continuait) c’était parce
que lui, mon père, avait su si bien le faire avant moi, dans tous les domaines. Il avait d’ailleurs
peint un tableau qui me rappelait un peu un décor de théâtre, ou d’opéra, Pelléas et Mélisande peut-être,
et qui ressemblait fort à ce que nous avions ce soir-là sous les yeux, comme s’il avait anticipé ce moment
(ou plutôt la perception que j’en aurais), sachant déjà qu’il n’y participerait pas...
Samedi 18 avril 2009 :
De retour à Aix.
Je regarde mon tableau, celui que j’ai tant de mal à achever : les bas-résille dans lesquels je m’empêtre,
comme prise au piège de la toile d’une araignée ni impatiente, ni affamée, réjouie de mes frayeurs et
satisfaite de l’attente. Et que faire aussi de ce visage mauve, anguleux, aux mâchoires carnassières inséré,
tant bien que mal, mais tout disloqué, entre les poutres métalliques d’une improbable Tour Eiffel que l’on dirait
prête à basculer dans la Seine ? Pourquoi donc ai-je décidé hier soir de cerner de noir la tête de mort, en haut à
droite, avant de la maculer rageusement d’un jet de rouge assassin ? Je ne me souviens plus… J’ai la cervelle aussi
pâteuse que ma langue… Que d’incertitudes ! Qu’ai-je voulu faire ?
Ce matin, j’ai ajouté trois personnages, étranges touches muettes de ce piano que je ne touche plus depuis bien longtemps.
Petite, je regardais les marteaux feutrés, les cordes, la mécanique quand Papa l’accordait, les mêmes gestes que sur
cette photo, où il aide le Dr P. , pendant une appendicite.
Mon séjour à Paris…Je m’en faisais une telle joie…. mais impossible de l’exprimer sur le tissu.
J’aurais sans doute dû me tourner vers des sujets plus sereins au lieu, encore une fois, de m’essayer
à la représentation d’un nombril ouvert sur des entrailles tourmentées et fumantes.
Quelle prétention ! De toute façon, ça ne se vendra pas et cela n’intéresse personne. Non mais, vous imaginez,
mes angoisses trônant entre deux chandeliers, au-dessus d’une cheminée Louis XV ? Ridicule ! Je devrais me réjouir
de n’avoir aucun succès.
Dimanche dernier, Maman est restée silencieuse toute la soirée, artificiellement mais volontairement aphone,
elle aussi . Elle a dû comprendre l’état dans lequel j’étais. Elle comprend toujours.
Par moments, je me demande si je ne me suis pas trompée de… voie. Peut-être aurais-je dû choisir l’écriture...
Anne TABAR - écrits inspirés par deux oeuvres respectivement signées de Serge Borg et Voilà
Photos envoyées par les écrivants
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